MÉMOIRES VAGABONDES

Mon ami Albert m’a permis de publier ce qu’il appelle ses « mémoires vagabondes » à la suite de ce que j’ai déjà mis en ligne, et je commence par la première de ces nouvelles très savoureuses que je vous fais partager in extenso avec grand plaisir.

My beautiful street and our vicinity*

No me toque la pichi la la la, la pichi, la la la, la pichi, la, la, la (air du folklore Béni-Safien)

J’habitais la rue « des trois hémisphères. Elle n’avait rien de particulier, sinon qu’elle était habitée par un conglomérat de familles aux origines diverses, mais méditerranéennes. Le vrai lien qui unissait ce peuple et lui donnait son unité était la pauvreté. Une misère qui avait sécrété son propre système d’autosuffisance ; on manquait de tout, sauf de l’essentiel : du pain, de l’oignon et de la sardine ; grâce au troc, on finissait par combler les cases vides de nos besoins.

Mes voisins immédiats étaient chevriers. Ils disposaient d’un troupeau de chèvres et d’un ou deux boucs. Peu importe leur nombre ; ils se disputaient très souvent (je parle des boucs). Ils n’acceptaient pas de partager les génitrices. Le plus vieux les voulait toutes pour lui, tandis que le jeune en avait par-dessus la tête de demander la permission de soulager accessoirement ses glandes afin d’accomplir son devoir de reproducteur.

Et c’est ainsi que de temps en temps, il se formait des disputes mémorables desquelles le freluquet à peine sorti de son adolescence n’était jamais sorti vainqueur. Lorsque l' »arthrosé » de vieux mâle déjà bon pour la retraite prenait ses crises de jalousie, il donnait des coups de tête à défoncer le mur de Berlin. Et le jeune apeuré aux yeux pleins de larmes se morfondait au fond du corral.

Adolescents, avec d’autres camarades, nous nous amusions à imiter le comportement du bouc que nous appelions « barba photo ». Le poing fermé, nous imprimions des mouvements saccadés à notre mention tout en émettant des bêlements plus ou moins fantaisistes ; parfois les chèvres joyeuses remuaient avec frénésie leur queue, enfin c’est ce que je pensais ! Mais comme elles continuaient à ruminer avec des yeux inexpressifs et vitreux l’herbe chétive qu’elles avaient ingurgitée dans la matinée du côté du « monte seco », il est clair que je devais me tromper. De toute façon, cela nous donnait l’illusion, à douze ans, d’être les égaux de ces vieux mâles caparaçonnés. Ces derniers n’appréciaient pas ces comportements et souvent ils venaient nous cogner, sans trop de conviction. Au fond, je pense qu’ils avaient vite admis que nous n’étions que des rivaux de pacotille. A l’époque, je n’avais pas compris pourquoi ces boucs portaient un tablier en cuir sous l’abdomen ; c’est un grand de quatorze ans qui m’expliqua que ces animaux devaient accomplir leurs devoirs conjugaux à des périodes bien précises  et sur des femelles bien identifiées. Des préservatifs pour bouc, en somme. Dans notre petite tête de gamins délurés, ceci nous conduisait à faire des comparaisons avec des adultes du quartier et leurs épouses respectives ; notamment avec M. Sebhaou, le cordonnier, qui portait toujours un tablier de cuir épais lorsqu’il officiait devant le pas de sa porte, d’autant plus qu’il possédait une barbichette et qu’il était né sous le signe du bélier. En fonction des saisons, le chevrier, surnommé « El Cabrero » sortait son troupeau dès le lever du jour au printemps et en automne ; c’était un homme pas trop jeune, âgé peut-être de cinquante ans, avec un visage sillonné de rides et moustaches à l’ancienne. Il était toujours vêtu d’une veste et d’un pantalon délavés en  coutil, avec beaucoup de reprises, mais toujours propres. Le mégot collé à la commissure de ses lèvres sur la partie gauche de sa bouche, la musette au dos et la matraque dans la main droite, il allait de son pas tranquille vers les collines qui entouraient le village. Le chien qui dirigeait le troupeau s’appelait « Tito », peut être parce que ce fut un ancien employé de la Compagnie surnommé « Le Serbe »   qui le lui offrit.

2 : SALE DICTATEUR YOUGOSLAVE QUI AIDA LE FLN CONTRE NOUS


C’était un vaillant, un bâtard, mais au port altier. Il allait devant le troupeau avec sa queue dressée, regardant de travers les chèvres désobéissantes qui osaient sortir du troupeau et qui comme toujours étaient les mêmes. Au bout d’un moment, le scénario habituel se répétait : Un chien aboyant, un homme rêvant debout appuyé sur son bâton, des chèvres broutant, imaginant des prairies verdoyantes.
En fin de journée, il fallait redescendre au village. Le troupeau et son cortège de mouches rentrait au bercail, avec des bêlements interminables, monotones, stupides. Des nuages de mouches collantes, nerveuses, virevoltaient autour des bêtes et du chevrier, émettant un vrombissement crispant dès qu’il les chassait d’un geste inutile, pour revenir encore plus excitées. Avant de rejoindre le «corral » tout ce beau monde traversait « la salle de séjour » en terre battue ; ceci était considéré comme tout à fait banal ; il ne serait venu à l’esprit de personne de remarquer qu’au plan sanitaire cette situation était des plus inconvenantes.
Finalement, après que le troupeau eut regagné ses appartements, la femme du chevrier, « La Cabrera » balayait méthodiquement les petites billes inodores, les récupérait dans un seau et les stockait dans un grand récipient. Rien ne se perd chez la chèvre, comme chez le cochon. Puis elle jetait un peu d’eau sur le sol et balayait. C’était l’hygiène de l’époque.
A la même heure, arrivaient plusieurs personnes pour chercher leur lait. Il fallait faire la queue, bien sûr ; mais ces queues n’étaient pas tristes ; à cette époque, on avait le temps ; le monde des médias n’était pas venu inonder d’inepties cette pauvre humanité, et les séries télévisées abrutissantes n’avaient pas colonisé les cervelles humaines. La vie, la vraie, se vivait dehors, dans la rue ; le récit, le dialogue avaient leur importance.

3 : LIEU DE RASSEMBLEMENT DU BÉTAIL : VOIR OK CORRAL UN « LITTRÉ ET DEMI »


Tout au plus, en été, lorsque la chaleur nous amenait à prendre le frais devant la porte après le coucher du soleil, nous écoutions « Radio Andorra » ; mais seul le père avait le droit de toucher aux boutons du « Téléfunken Point Bleu » .
J’admirais la dextérité avec laquelle le couple de chevriers extrayait le lait de ces mamelles. Leurs doigts trapus et boudinés donnaient l’impression d’effleurer les mamelons tellement ils paraissaient souples et agiles. Le jet de lait sous pression remplissait le récipient par saccades blanches ; il s’en dégageait une musique dont le timbre variait au fur et à mesure que la quantité de liquide augmentait dans le seau ou que les sécrétions des glandes mammaires s’amenuisaient. Dans ce cas, la brave chèvre, l’air toujours aussi intelligent et avec la satisfaction du devoir accompli, recevait une tape amicale pour lui signifier de s’en aller, ruminant comme un américain mâchonnant son chewing-gum.
Notre plus grand plaisir était de boire à la régalade ce lait tiède et plein de ressources ; il ne fallait pas que maman le sache ; pensez donc, on savait déjà qu’il fallait faire bouillir le lait, trois fois plutôt qu’une, pour tuer les microbes. Personne ne savait ce qu’était un microbe, et chacun pouvait s’imaginer une espèce de petite bête hideuse et malfaisante dont le seul devoir était de rendre malade le genre humain.
Faut dire qu’à cette époque beaucoup des jeunes étaient morts à la suite d’épidémies de typhus ou typhoïde…Il n’était pas rare d’entendre le sinistre glas annoncer l’enterrement du fils ou de la fille de telle personne habitant la rue Bugeaud. Ma mère me demandait donc de veiller à ce que le lait ne déborde pas durant son ébullition ; finalement, c’était un art que de savoir souffler sur la pellicule blanche qui montait, montait…Pour la crever et la voir s’affaisser ; aussitôt, l’ébullition reprenait ; je retirais la casserole, soufflais de nouveau, remettais sur le feu…A la troisième fois, ces sales microbes étaient morts, juré, promis. J’en profitais pour récupérer la crème, l’étaler sur un morceau de pain avec une confiture de figue dont maman avait le secret : Un régal pour pays en voie de développement.
Bien sûr, la « Cabrera » ne pouvait fournir que du lait de chèvre. Je ne sais trop pourquoi, il était admis une fois pour toutes que ce lait avait une valeur nutritive inférieure à celle du lait de vache ; mais les vaches ne pouvaient vivre qu’au Paradis, c’est à dire en France. Le syndrome « de l’Algérie inférieure mais française » était tellement établi avant 1945 que personne ne pouvait contredire les principes suivants :
-le français métropolitain est par définition celui qui sait ; ceci d’autant plus qu’il avait un nom à consonance différente de ces banals noms du sud de la Méditerranée.
-la France sait tout faire : Voitures, bateaux, trains, faïence de Limoges, même la guerre.
-l’Algérie ne pouvait produire que certaines matières premières, mais si pauvres, si dénaturées que c’était presque par générosité que la France, la Grande, rachetait ce dont personne ne voulait.
Me reviennent à l’esprit les poires de France, les fromages de France, le pain de France ; chez nous les petits fruits de nos arbres rabougris étaient piquetés, véreux, ratatinés ; les écologistes, qui n’existaient pas à l’époque, auraient dit maintenant que ces critères traduisaient le bon état sanitaire de ces fruits. Même le vin, que nous produisions en forte quantité et à des degrés élevés était considéré comme du gros rouge qui tache, tout juste bon à relever le degré des vins fins de France. Dieu avait mal réparti ses terroirs en ce bas monde ; et nous n’avions pu bénéficier de ces terres exceptionnelles du bordelais, beaujolais…
Pauvre Algérie, et combien nous devions remercier notre seigneur d’avoir permis à ce malheureux territoire d’être pris en charge par la fille aînée de l’église !

Mais revenons à notre lait ; à force de m’en éloigner, il risquerait de tourner. Les savants ayant décrété que le lait de vache était le « must », celui qui réduisait le taux de cholestérol et augmentait celui des omégas trois, une certaine dame Marujita Ranero fit venir quelques belles normandes « pies noires ». Sans le savoir, elles portaient presque le nom spécifique de notre petit peuple européen. Lorsque je les vis pour la première fois, j’en restais ébahi ; par rapport aux rares et ridicules vaches autochtones efflanquées, j’eus effectivement la confirmation que, décidément, jamais l’Algérie ne pourrait se hisser au niveau de la nation la plus riche de l’univers. Juste une parenthèse pour dire que les instituteurs de l’époque prônaient que, même dans sa forme, la France avait une configuration harmonieuse : Un hexagone ; et nous étions fiers, nous qui habitions une espèce de quadrilatère supporté par des sables arides et mouvants, d’être rattachés à une figure géométrique absolue, au climat tempéré. A la réflexion, je me demande si notre belliqueuse France n’a pas volontairement perdu certains territoires outre Méditerranée pour maintenir l’harmonie de ses formes et l’élégance de sa Marianne.

ça c’était avant de quitter l’hexagone 😜


Habituées à vivre dans les vertes prairies de Normandie, les vaches furent déconcertées lorsqu’elles se virent prisonnières entre quatre murs avec peu d’espace et la tête dans la mangeoire. Les pauvres émettaient des mugissements sans fin et leurs yeux exprimaient une tristesse profonde ; les trains leurs manquaient. Elles restaient affalées sur le crottin des l’étable, tous les jours étaient pareils….Où étaient ces herbes qui crissaient sous les molaires, ces marguerites aux fines saveurs ? Mais Non ! Monsieur Ranero, qui était bien sûr un brave homme, les traitait bien, leur donnant chaque jour le double des rations habituelles…Mais c’était uniquement du foin, et comme on peut l’imaginer, elles en firent une indigestion. De guerre lasse, il les conduisit aux champs, mais il faisait une chaleur insupportable et la terre n’offrait que des herbes clairsemées, chétives, sèches, épineuses. Les quelques feuilles vertes disparaissaient sous les coups de radulas d’escargots malingres. Les chardons se paraient de verdure, mais ces vaches avaient le palais trop fin ! Peu de temps après, ces pauvres bêtes se mirent à maigrir, à produire peu de lait. Elles déprimèrent, ne ruminant que des idées noires, mais on ne leur retrouvait plus ce sourire béat qu’elles avaient lorsque la micheline de Lisieux passait à heure fixe. Le sieur Ranero n’eut d’autre remède que de les envoyer à l’abattoir.
Dieu ! Quel destin ! Ce fut un crime contre l’humanité bovine ; jamais la France n’aurait dû envoyer ces « pies noires » dans ces lieux inhospitaliers. …Ce fut un signe prémonitoire pour ses fils qui vivaient là-bas ?

4. LA POULE AU POT ET LE RABBIN

Quand ma mère désirait faire un pot au feu, il fallait bien sûr abattre une poule. Deux techniques s’imposaient : La première consistait à aller voir le rabbin, Monsieur Sim K Mil. C’était un petit homme au pardessus gris  portant barbichette et chapeau melon. Peu bavard, il officiait à des heures précises, suivant un rituel classique qui attirait tous les gamins du voisinage. Avec une conscience consommée, il bloquait entre ses pattes celles de la poule, tirait son cou vers le haut, ( celui de la poule, pas le sien), et d’un geste délicat, tout en finesse, sectionnait la carotide. Puis il jetait le volatile au pied d’un oranger.  Imperturbable, il reprenait sa série d’exécutions. Les pauvres gallinacés se débattaient en vain ; certains même, pour se faire remarquer, s’évertuaient à courir quelques mètres pour finir piteusement au milieu de la rue. Nous en profitions pour faire des paris stupides sur la distance parcourue par nos poulets respectifs ; on jouait gros :   Des noyaux d’abricot qui servaient à certains jeux d’adresse, ou bien des

« binagates », déformation de bille en agate. 

Ce rabbin avait un fils, très sympathique au demeurant, qui avait choisi la noble profession de coiffeur. Plus tard, lorsqu’il me demandait si je voulais une « coupe au rasoir », j’acquiesçais puisque c’était ce qui se faisait de mieux, mais dans la glace du salon, je croisais son regard en priant Dieu que l’atavisme ne vint à resurgir, et que, dans un geste inexpliqué, il ne réalisât qu’après tout un cou c’est un cou.

Le rabbin Sim K Mil, en plus de son job de tueur de poules, occupait son temps à réparer des montres, pas les petites, plutôt celles de marque « Jazz ». C’étaient les montres diesel de l’époque, elles consommaient peu de graisse et le réveil était brutal lorsque le timbre vibrait. Sur les étagères de son petit atelier, les réveils matins indiquaient des heures variées ; lui disait que chaque montre indiquait les heures des capitales de ce monde. Parfois les gens s’étonnaient qu’en tant «   qu’exciseur de prépuces »    il n’ait pas quelques échantillons à étaler sur ses étagères ; et lui, très digne, disait :  Que voulez vous que j’expose  ?

Lorsque Monsieur Sim K Mil ne pouvait accomplir sa tâche, ma mère avait une technique moins barbare :  d’un geste gracile, après avoir tâté la poitrine du poulet et convenu qu’il était bien en chair, elle plaçait un manche à balai à même le sol, y glissait le cou du poulet et tirait de toutes ses forces :  Cela faisait un drôle de bruit ; en fait, c’était le coup du lapin appliqué au cou du poulet. Mais c’était net et sans bavure. Ensuite venait la corvée du plumage ; dans une grosse  marmite remplie d’eau chaude, on trempait le poulet ; cela  permettait de tirer beaucoup plus facilement plumes et rémiges ; pour ce qui était du duvet, un passage rapide du corps flasque sur une petite lampe à alcool permettait de les éliminer. Je conserve très fort les odeurs spécifiques du poulet ébouillanté, puis passé au feu :   C’est « dégueulasse »   .

 Dans tous les cas, les plumes légères du poitrail étaient conservées pour en faire des oreillers  ou des édredons. Lorsqu’il s’agissait du coq, il fallait en plus, bien isoler certaines plumes du cou qui permettaient de faire de magnifiques leurres pour la pêche à la traîne. C’est lorsqu’il fallait vider ces  poulets que je supportais difficilement ces viscères sanguinolentes et ces odeurs particulières : Je préférais me sauver.

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LES « IDIOTS » DU VILLAGE

 «   Si ti cherches vraiment le bourricot, belec (1) c’est toi le plus fort»    (Dicton populaire Béni-Safien).

Selon des études pertinentes, le pourcentage « d’idiots »   dans n’importe quel village ou ville est une fonction monotone indépendante de la situation sociale des uns et des autres. Notre société actuelle ne les accepte pas, ou si peu ; on les place dans des établissements spécialisés ce qui fait que nos rues sont apparemment pleines de gens sensés, raisonnables, cohérents. Mais si l’on pouvait ouvrir leur cervelle et rechercher ce qu’ils camouflent tant bien que mal…A cette époque, on ne cachait pas les « fous »  mais l’étaient ils ? Ils faisaient partie d’un bien commun, de la vie du village. Car les « fous »  appartiennent au patrimoine de l’humanité ; ce ne sont que des ratés de la génétique, et qu’ils soient chrétiens, musulmans, juifs, ils ont toujours la même attitude : Ils ne connaissent pas l’hypocrisie et vont cheminant dans leur douce rêverie, sans faire de mal à personne. Comme dans tout village qui se respecte, nous avions nos vrais idiots, ceux dont il n’est pas nécessaire de faire venir un psychiatre pour admettre qu’ils le soient. La preuve que je ne suis pas raciste, c’est que je vais commencer par vous décrire le premier d’entre eux : Il s’appelait Ramonico. Lorsque je fis sa connaissance, il était déjà sans âge même si l’on voyait bien sur son visage l’usure du temps. C’était un individu de type européen, maigrichon, coiffé d’un béret enfoncé jusqu’au-dessous des oreilles. Son corps longiligne supportait une petite tête en forme de concombre, avec des dents saillantes et écartelées, des taches de rousseur et pour finir une poitrine avachie. Il avait pour habitude de frotter avec ses doigts le bas de sa veste grise qu’il portait constamment, hiver comme été.

1 : belec correspond à «  peut être »   .

 Certains disaient qu’il avait embarqué sur un chalutier vers ses vingt ans, mais comme chaque jour il était bombardé de poulpes et autres mollusques visqueux, il se sentit dans l’obligation de débarquer, car il lui fallait beaucoup de temps pour faire disparaître l’encre de ces aimables octopodes. Et comme toujours, il alla chercher un petit boulot chez le curé ; il consistait à sonner les cloches et à porter la croix. Je le découvris à la sortie de la messe. Il se positionnait près du porche de l’église, avec son sourire suppliant, le bras gauche derrière le dos, le béret entre ses doigts, et la main droite tendue vers les « avales saints »   qui sortaient avec des têtes débordant de piété mais préparant leur langue pour dire du bien des amies. Il récupérait quelque argent, et s’en allait trottinant, à petits pas, la fesse légère, vers le palace qu’il occupait rue Gandula. Il savait ce qui l’attendait en passant devant la boulangerie Réquena. Au « bar des  sportifs »    se tenait une bande de paresseux sans ambition entamant leur journée par une cuite légère. C’était un jeu de se moquer des gens, mais c’est avec Ramonico qu’ils atteignaient le bonheur absolu. Cela commençait par un jeu de sifflets caractéristiques uniquement composés pour l’accueillir. Le premier des joyeux sportifs lui disait :  

-Où vas-tu, Ramonico, que tu es plus inutile qu’un dindon !

Il haussait les épaules, et ce qui lui restait de cervelle s’apprêtait à répondre. D’autres paroles gracieuses fusaient :  

-Espèce de «   poulpo de la isla, cahuete del cura, caja de datile, sipia loca» (2)

Alors, Ramonico, avec un léger sourire et faisant comme si de rien rétorquait :  

-Manuel, veux-tu que je te dise qui est ton vrai père ?  

2 : traduction à suivre : poulpe de l’île, rapporteur du curé, caisse de dates, seiche folle. 

Périco, sais tu que ta femme te mets plus de cornes que n’en possède le troupeau  du  chevier ?

Et il s’en allait avec ses deux mains derrière le dos, remuant les deux majeurs comme insulte suprême, regardant les femmes assises devant leurs portes avec un air victorieux…Ramonico récupérait ce qu’il pouvait sur son passage. Dans son                    « intérieur taudis »  une pièce, il avait  tout juste un « kanoun »    pour manger chaud. Avant d’y arriver, il passait sa tête dans l’entrebâillement de la porte de « pépé le boiteux »    ou bien de « jean le borgne », demandant quelque pitance. Et chaque fois, il repartait avec un plat empli de « riz veuf »    ou de « potée maigre ». Il engloutissait tout, avec  ses  gencives dures comme de la pierre puis se tapait une sieste bien méritée. Sacré glouton 

et quelle bonne vie ! L’après-midi, il descendait au port pour acheter à l’oeuil quelque poisson sans valeur commerciale mais avec un taux de protéine aussi élevé que celui d’une langouste bretonne. La seconde station du chemin de croix de Ramonico passait au dessous de la mairie au niveau d’un chemin couvert de lauriers roses et de belles de nuit. C’est là que généralement les arabes l’attendaient. Ils le sifflaient, lui balançaient les mêmes vannes que les européens ; parfois il recevait quelque écorce de pastèque, mais comme chacun le sait, ce n’est pas salissant. Ramonico prenait une tête attristée et leur faisait un bras d’honneur, leur disant, haut et fort :  

-Sale race, que les juifs ils vous foutent la raclée en Israël…Cette fois ce n’était plus du jeu, on sentait quelque part des lendemains pas trop lointains ou les choses se gâteraient…

On l’appelait «   Barrio»    parce que avant les années quarante on passa un film à grand succès dans lequel le chanteur argentin Carlos Gardel interprétait un tango intitulé « barrio ».    Cet air fut « un tube », et, comment le savoir, il eut l’heur de plaire au Mohamed. On sentait que déjà son esprit commençait à vaciller, et peu de temps après, il était complètement pommé. Il était toujours vêtu de haillons et marchait pieds nus. Il avait des oreilles grandes comme les paraboles de tous les pays arabes, qu’il pouvait remuer, un don de Dieu sûrement, et qui avaient tendance à se rabattre ; heureusement, il disposait d’une chéchia rouge avec un pompon noir. L’air idiot et le sourire béat, engoncé dans sa veste, il se promenait toujours autour du marché central à la recherche de mégots. Son regard ne quittait pas les caniveaux, les trottoirs, la chaussée. Il avançait très lentement, remuant la tête comme un pigeon, murmurant des paroles mystérieuses, et chaque fois qu’il trouvait un trésor, qu’il le plaçait dans sa bourse à tabac, un sourire de béatitude éclairait son visage. Quand vinrent les américains, son bonheur s’intensifia. Ces envahisseurs sympathiques tiraient très peu sur leur cigarette et donc leurs mégots étaient plus  grands que de coutume ; les bouts filtres le perturbaient par contre. Par jour, il pouvait récupérer des centaines de résidus, ce qui correspondait à quelques paquets de tabac. Il était heureux de pouvoir fumer de l’extrait de nicotine et autres dérivés de l’herbe à Nicot.

Barrio n’était pas des plus propres ; avec ses grands yeux noirs, tristes, il se mettait subitement à tourner en rond dans la rue, n’importe où, là où Dieu avait décidé qu’il en soit ainsi. Il tournait dans le même sens que l’eau s’échappant des bidets, ce qui était logique dans l’hémisphère nord, puis reprenait sa chanson. Les gens savaient que rien ne l’arrêterait dans sa ronde infernale, pendant laquelle il souriait aux anges. Les curieux l’entouraient, le regardaient avec peine et pitié, tandis que les quelques voitures de passage stoppaient, certaines qu’il n’en aurait pas pour longtemps. A la fin, il s’écroulait, le regard ailleurs, et ses jambes s’agitaient. Il y avait toujours quelqu’un pour le traîner jusqu’au trottoir, où il restait affalé, flasque, avec une grande fatigue. Peu de temps après, il se relevait, se dépoussiérait, et avec une lueur d’espoir dans le regard, il reprenait son métier de récupérateur de mégots.

Que fallait-il faire ? Le seul hôpital psychiatrique se trouvait à Blida, à plus de cinq cents kilomètres vers l’est ; d’ailleurs, on appelait cet établissement « la maison des fous », ce qui mesurait fort bien l’état d’esprit des « sains »  de l’époque à l’égard de ceux qui étaient sortis des chemins habituels. Il y serait vite mort. Qui mieux que « Barrio »  pouvait  débarrasser sa ville de ses mégots !

« Louja » était dans sa quarantaine ; une vraie tigresse, dévergondée, espiègle par moments ; c’était une mauresque assez simplette avec sa tête un peu à l’envers et son crâne étroit qui paraît-il, proposait ses services aux plus offrants… Enfin, pour quelques centimes. Elle traînait par les rues, avec une démarche inélégante, avec son visage d’hérétique dans lequel se détachaient deux grands yeux verts. Elle ne savait pas que les souliers existaient, et l’épiderme de ses talons était aussi dur que celui des taureaux de combat. Les gamins lui jetaient des cailloux lorsqu’ils voulaient s’amuser, mais elle ne l’entendait pas de cette manière, et les pourchassant, elle les menaçait ; c’était alors une vraie débandade.

 Comme souvent, elle exhalait  «  des relents fétides qui se mêlaient aux buées de son haleine »    ; l’été, elle prenait plaisir à se baigner non dévêtue à la plage de Sidi-Boucif. L’air restait prisonnier dans ses blouses et sarahouel, ce qui fait que de loin on avait l’impression de voir un quelconque batracien à tête humaine. Nous nous cachions pour la voir surgir des flots, telle une nymphe, et nous nous amusions à deviner son anatomie intime à travers ses habits mouillés. Parfois, elle était de bonne humeur, et impudique, passait au milieu de nous en nous désignant ses fesses humides avec un rire étrange ; à d’autres moments, elle prenait sa crise, ses yeux lançaient des éclairs, et nous faisait fuir à coup d’insultes et de pierres.

Certains disaient que pour quelque centime elle levait sa robe à qui voulait voir son anatomie, mais lorsqu’en espagnol on lui disait :  

-Louja, « macach mandirou »  (3) ?

Elle bondissait vers nous en disant :  

– «  Mandirou macach, la figa tu hermana» (4)»  

El moro « Moussa » était un mystique avec sa tête pleine d’araignées au niveau du plafond ; on ne savait pas d’où il venait lorsqu’il apparut dans notre village, sans se présenter, ce qui aurait été plus normal. Il semblait vouloir exercer le métier de chiffonnier, puisque maintes fois on le voyait récupérer des chiffons dans les poubelles ou à la décharge municipale. Il donnait l’impression de ne même pas savoir par où rentrait l’air quand il respirait. Il ne lui restait qu’une seule dent, espèce d’ail qui surgissait de la partie inférieure de sa mandibule et qui montait presque au niveau de ses narines. Lorsque nous allions chasser dans les pinèdes proches de la décharge, on le voyait toujours en train de racler avec une espèce de ferraille les immondices, à la recherche de trésors.  Il ne parlait jamais ; parfois, ses lèvres tremblotaient comme celles d’un poisson en aquarium, puis il aboyait. En ville, il passait par l’artère principale en murmurant des paroles inaudibles. Il fabriquait des colliers en coquillage qu’il disposait avec élégance autour de ses poignets, de son cou, ou fixés sur les mèches de sa «   chevelure longue, nombreuse et si mal entretenue». C’était presque un  «   hippie»    maghrébin. Lorsque ses déguisements devenaient étranges, les arabes le regardaient avec respect, disant qu’il avait un  pouvoir surnaturel ; ils le suivaient de loin, très respectueusement, demandant aide à Dieu. Il avait quelque chose d’un saint.

 3 :  Louja, ya pas moyen de forniquer  ?

4 :    Il n’y a rien à niquer, la vulve de ta sœur ! Quelle poésie tout de même !

Le boucher « Meftah »    avait une sale gueule, avec sa tête au bout du cou, et dans ses yeux de sale bête on pouvait deviner la haine qu’il portait aux chrétiens. Mais bon, il fallait gagner sa vie, et il la gagnait avec les infidèles. Il utilisait son neveu, surnommé « Kaouen-tchintchin» comme esclave pour transporter sur son dos des demi-moutons au marché ou pour nettoyer ses étals. Le pauvre Kaouen ne savait pas parler, mais poussait des cris de bête apeurée lorsque son oncle le battait. Pour couronner le tout, il louchait plus que de coutume et boitait étrangement. Quand il partait de la boucherie, geignant tout ce qu’il pouvait, il allait à travers rues, se mouvant comme un crabe, chancelant, attendant un peu d’humanité. C’était un brave garçon le Kaouen, et il était notoire qu’il se sentait bien au milieu des européens qui le traitaient mieux que sa famille ; il s’approchait d’eux, le sourire au coin des lèvres et la bave de l’autre côté, essayant de récupérer quelque monnaie. Quand on lui refusait, il vitupérait, poussait des cris horribles, se jetant au sol…Il fallait répondre à sa demande. 

Enfin, il y avait « Gumersindo Lopez». Je suppose qu’il naquit avec son infirmité ; un manque total de coordination de ses mouvements le conduisait à être en équilibre toujours instable ; lorsqu’il marchait, on avait le sentiment qu’il allait tomber à chaque pas. Mais non, il balançait ses bras de façon désordonnée, traînait ses jambes, faisait les mille grimaces, pour toujours atteindre son but. Ses parents étaient de braves gens qui s’occupaient au mieux de lui. Il devait avoir ses trente ans lorsque je relate ces faits. Gumersindo connaissait tout le monde ; il était plein d’humour ; même s’il s’exprimait difficilement, les paroles imbibées de bave sortaient de façon désordonnée de sa bouche ; mais elles étaient logiques :   L’extraordinaire, c’est que Gumersindo plaisantait ; malgré sa condition, il aimait la vie et encore plus l’anisette qu’il prenait volontiers au café ; de toutes façons, il ne risquait pas de se saouler ; à la limite, une fois éméché, ses gestes devenaient plus coordonnés.

Qu’êtes-vous devenus, frères de mon village, accidentés de la génétique, dans quel  hospice vous a-t-on jetés après la débâcle ?  

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