CONFÉRENCE SUR L’INFLUENCE DU XVIe SIÈCLE SUR LE LANGUEDOC

J’avais eu le plaisir, en 2005, de participer à une conférence (sur le thème : De l’influence du XVIIe siècle sur le Languedoc) tenue par une section de l’association Art et Culture de mon village au cours de laquelle, perruquée et costumée en tenue ad hoc, munie d’une écritoire, j’y avais raconté à la façon de Mme de Sévigné, sous les traits d’une Mme de Viségné, et sous forme d’une correspondance faite à une prétendue filleule, l’histoire de l’Affaire des Poisons. Cette prestation avait rencontré un certain succès à voir les réactions des spectateurs. À la fin de ma prestation, le directeur du collège était venue me féliciter en me disant que si on apprenait l’histoire de France à ma manière ludique, les élèves s’intéresseraient davantage à l’histoire de notre beau Pays. C’avait été pour moi le plus beau des compliments.

Ce préambule établi, je vais livrer mon histoire de l’affaire des poisons.

Lettres de Madame de Viségné, comtesse du Parc du Morbras, à sa filleule Anaïs de la Hournère.

Conférence du 1er avril 2005 sur l’influence du XVIIe siècle sur le Languedoc

Paris, ce vingt-huitième jour de janvier de l’an mil six cent quatre vingt

Ma chère Anaïs,

Voulez-vous vous faire aimer ? Voulez-vous connaître en songe la personne que vous épouserez ? Voulez-vous savoir le secret d’une fille ou faire revenir dans vos bras un amant qui vous aura délaissée pour une autre ?

Alors saisissez-vous d’un rat mâle en rut que vous prenez par le milieu du corps tout vif et dont vous prélevez les deux rognons que vous porterez sous votre aisselle gauche vingt-quatre heures. Et après, vous les ferez sécher sur une pelle, et vous les réduirez en poudre bien passée que vous mettrez dans le tabac à pétuner de celui dont vous désirez vous aliéner l’amour…

Vous avez ici, ma chère enfant,  la recette d’un des philtres dont se servirent au cours des années « fioles » qui viennent de s’écouler les Pythonisse que ce bon Monsieur de La Fontaine a mises en vers dans ses fameux contes.

En effet, dès qu’un mari fût jugé encombrant parce qu’encore trop vif au gré de son épouse, qu’une femme fût jalouse de se voir supplantée dans le coeur de l’aimé, ou encore que sais-je, qu’on perdît ne fût-ce qu’un chiffon, c’est vers ces dames qu’on accourait pour se faire annoncer ce qu’on désirait ou, mieux encore, pour obtenir l’une de ces potions susceptibles d’apporter l’effet désiré.

À ce jeu bien des dames de haute lignée se brûlèrent… au propre comme au figuré.

En effet, ma toute bonne, dans votre lointain Languedoc enfin apaisé dont j’envie la douceur du climat, il faut que je vous tienne informée des affaires qui secouent la noblesse et dont les ramifications atteignent jusqu’à l’entourage du Roi.

Mais commençons par le tout début : Notre Bon Roi Louis, après la paix revenue grâce au Traité des Pyrénées, voulut s’attacher à la sécurité de ses sujets en nommant un lieutenant de police en  la personne de M. de la Reynie. Grâce notamment à ses « mouches » (espions), ce dernier disposait d’un réseau de renseignements qui n’allait pas tarder à produire effet.

Depuis quelques années en effet on parlait de morts inexpliquées, surtout quand il s’agissait d’êtres jeunes et en bonne santé. Il y eut d’abord en 1670 le décès d’Henriette d’Angleterre dont on renonça pourtant à toute complot d’empoisonnement après l’autopsie ordonnée par notre Roi, puis celui de M. de Lionne qui, lui, fit jaser… Son épouse n’aurait-elle pas, dévergondée qu’elle était, expédié dans un monde meilleur ce mari empêcheur de tourner en rond ? Et en 1673, rappelez-vous ma chère petite, la mort du comte de Soissons, dont je vous reparlerai plus tard ?

En fait, c’est l’arrestation le 25 mars 1675 dans un couvent de Liège de la Marquise de Brinvilliers qui marque le début de l’affaire des poisons.

Il faut que je vous dise ma belle qu’elle était plus ou moins recherchée depuis trois ans après la révélation de documents compromettants détenus par son amant Godin de Sainte-Croix, documents mis au jour à la suite de la confiscation des biens par la police qui le recherchait pour dettes. Figurez-vous que dans une cassette  figuraient des preuves écrites de ses amours avec la Brinvilliers, et des manigances opérées pour faire disparaître à l’aide de poisons le père et les deux frères de la belle marquise. Néanmoins, le Marquis, soupçonneux et méfiant échappa à la mort grâce aux précautions qu’il prit. Plusieurs fioles contenant de l’arsenic furent également découvertes : de fait, une décoction qui deviendra célèbre sous le nom de «Poudre de Succession ».

Madame de Brinvilliers, malgré les preuves manuscrites accablantes de son amant, n’avoua pour autant pas ses crimes … jusque quelques jours avant son exécution en 1676, peut être pour éviter les feux de l’enfer !!!

Mais c’est surtout pour échapper à la Question qu’elle se mit à avouer les faits. Des heures durant, elle conta sa vie beaucoup plus odieuse qu’on eut pu penser : elle empoisonna son père dix fois de suite avant d’en arriver à bout ainsi que ses frères et d’autres encore… Mais malgré des aveux tardifs elle n’échappa pas pour autant à la Question tant Ordinaire qu’Extraordinaire, quoiqu’elle ne put en révéler davantage ayant tout révélé auparavant. 

A six heures on la conduisit donc ce  matin du 17 juillet dans un tombereau en chemise et la corde au cou à Notre Dame faire amende honorable, puis elle monta seule, nu-pieds, sur l’échafaud et fut apprêtée pendant un quart d’heure encore avant que le bourreau ne lui coupât la tête : alors celle-ci s’inclina du côté gauche et glissa sur l’épaule tandis que le corps tombait en avant sur la bûche placée de travers, soulevée de manière à ce que les spectateurs vissent le cou tranché et sanglant. Puis le bourreau, après avoir bu une flasque qu’il tenait sous le manteau, prit le corps sous un bras et de l’autre la tête et jeta le tout dans le bûcher enflammé.

Mais tout ceci se passait il y a quatre ans …

Grâce aux pièces à conviction dont je vous relatais plus haut la découverte, M. de la Reynie mena une enquête implacable et bientôt tous les milieux furent touchés, y compris et surtout la noblesse de cour, Marie-Madeleine de Brinvilliers étant en effet la fille du conseiller d’État d’Aubray :  Il découvrit que la liste des empoisonneurs qui s’allongeait toujours davantage, impliquait plusieurs proches du Roi et notamment, je vous le confie volontiers, ceci n’étant désormais un secret pour quiconque, les nièces de M.  Le Cardinal de Mazarin, les deux Mancini Olympe et Marie-Anne (la comtesse de Soissons et la duchesse de Bouillon), le maréchal de Luxembourg, les comtesses de Polignac et Grammont, jusqu’à notre dramaturge Racine ce dernier ayant été blanchi depuis… tout comme d’ailleurs le Maréchal…

Suite à l’ampleur de l’instruction; une Chambre spéciale fut constituée, qui prononça 34 condamnations : des nobles furent décapités et des roturiers pendus…

Paris ce trente janvier de l’an mil six cent quatre vingt.

J’ai abandonné quelque peu le fil de ma lettre pour reposer une main qui criait grâce et me revoici toute guillerette vous donnant la suite de ce scandale colporté par le bouche à oreille dont notre capitale se délecte depuis quelques années.

Il me faut vous parler pour ce faire de la principale accusée avant de revenir aux hauts personnages incriminés par M. De la Reynie : une certaine Catherine Deshayes, épouse Monvoisin, que l’on surnomme La Voisin. Âgée d’une quarantaine d’années, c’est une femme ronde et joufflue dont le portrait court sous le manteau. En plus des décoctions toxiques destinées à supprimer les obstacles gênants, elle excella semble-t-il dans le domaine de la sorcellerie pour l’usage de sortilèges d’amour ou de haine. Si la « poudre de succession » fut bien fabriquée avec de la bave de crapaud, substance magique aux vertus réputées, les messes noires firent aussi partie de sa panoplie de prédilection…

Savez-vous que l’Abbé de Choisy, cet ecclésiastique de pacotille, surtout occupé à jouer les filles en s’habillant de dentelles et de fanfreluches et à séduire sous le pseudonyme de la comtesse des Barres ou de Mme de Sancy, des adolescentes habillées de préférence en garçons, cet abbé, vous disais-je, a raconté avoir assisté à des séances occultes chez la comtesse de Soissons,  dires confirmés par la duchesse de Bouillon elle-même, les ducs de Vendôme et de Villeroy ???

Après la condamnation de la Voisin, la Chambre de l’Arsenal, ce tribunal créé pour la circonstance, décida l’arrestation d’Olympe de Soissons (l’une des nièces Mancini citées dans ma précédente missive), laquelle mystérieusement avertie, émigra à l’étranger – mais laissez-moi vous narrer ma mie ce que dit à ce sujet Madame de Sévigné, qui joue si bien du plat de la langue :

« Pour Madame la comtesse de Soissons, elle n’a pu envisager la prison : on a bien voulu lui donner le temps de s’enfuir, si elle est coupable. Elle jouait à la cassette mercredi ; M. De Bouillon entra ; il la pria de passer dans son cabinet et lui dit qu’il fallait sortir de France ou aller à la Bastille. Elle ne balança point ; elle fit sortir du jeu la marquise d’Alluye ; elles ne parurent plus. L’heure du souper vint : on dit que Madame la Comtesse soupait en ville. Tout le monde s’en alla, persuadé de quelque chose d’extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets, on prit de l’argenterie, des pierreries, on fit prendre des justaucorps gris aux laquais, aux cochers ; on fit mettre huit chevaux au crosse. Elle fit placer auprès d’elle, dans le fond,  la marquise d’Alluye qu’on dit qu’elle ne voulait pas s’en aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens qu’ils ne se missent point en peine d’elle, qu’elle était innocente mais que ces coquines de femmes avaient pris plaisir à la nommer ; elle pleura. Elle passa chez Madame de Carignan et sortit de Paris, à trois heures du matin. On dit qu’elle va à Namur ».

Il faut que je rajoute à cela le pourquoi de cette mansuétude à l’égard d’Olympe : le roi ne pouvait oublier qu’elle fut sa toute première amourette avant même que d’aimer sa soeur Marie, devenue, elle, comtesse Colonna : de ce fait son affection était encore vive et il ne pouvait lasser emprisonner cet amour de jeunesse.

Je vais cesser mon bavardage pour l’heure car je  craindrais trop vous importuner, ayant tendance, je le reconnais, à délayer trop mes dires.

Je vous embrasse le plus affectueusement que je puis et attends votre courrier de retour avec l’impatience que vous savez…

Paris, ce treizième jour de novembre mil six cent quatre vingt

C’est à dessein que je ne vous ai parlé de l’Affaire qui ne cessa d’alimenter les conversations parisiennes… J’ai préféré que les choses se décantassent d’elles-mêmes avant que de vous en dire plus…

Vous connaissez bien entendu celle dont Madame de Sévigné (toujours elle) célèbre la beauté en n’hésitant pas à la traiter d’Incomparable.

Mais avant de vous en dire davantage, je ne veux pas manquer de vous rappeler un épisode de la vie de la duchesse qui ne laissera pas de vous amuser.

Françoise de Rochechouart Mortemart aimait profondément son mari, Louis Henri de Pardailhan dont la famille n’était pas dans les bonnes grâces du souverain après son implication dans la fronde et se trouvait à ce titre pas mal désargenté et en tout cas pas suffisamment aisé pour permettre à sa jeune femme de suivre le train d’une cour toujours plus fastueuse. Pour y remédier, il imagina trouver dans le commerce de guerre un moyen de redorer son blason  en allant guerroyer dans le Roussillon – malgré les suppliques d’une épouse encore vertueuse mais consciente de ne plus pouvoir résister aux assauts du souverain, épouse donc qui l’exhortait à l’emmener dans sa lointaine Gascogne. Las ! de retour il découvrit son infortune en constatant que la taille engrossée de Françoise devenue Athénaïs pour répondre aux standards de la mode ne devait rien à ses œuvres !!!Dès lors sa réaction fut violente et il mit tout en oeuvre pour faire rentrer les choses dans l’ordre… sans y parvenir… Mais volontairement je me permets d’abréger la chose afin d’en venir à ce qui amusa le Tout Paris… 

Nous sommes au début de 1669 et la cour est installée provisoirement à Saint-Germain. Le marquis de Montespan, las de se battre et désormais décidé à quitter son épouse infidèle, va abandonner la capitale d’une bien étrange façon. Pendant le Conseil auquel assistait le roi, on vit arriver un curieux attelage : la lourde berline du marquis était ornée des atours les plus parlants de son nouvel état : au lieu des habituels plumets étaient fixés aux quatre angles du carrosse les bois de cerf les plus gigantesques qu’on eut pu trouver et de grands voiles noirs ajoutaient au spectacle la plus funèbre apparence. Le marquis, lui-même revêtu en grand deuil attendit la sortie du roi, étonné, pour annoncer sans se troubler qu’il portait le deuil de sa femme. Et sans plus mot dire il s’en fut avec la plus grande désinvolture. Bien évidemment il ne fit pas grande route sans se faire arrêter par les argousins du roi dûment mandatés et fit quelque séjour en la prison de Fort-l’Evêque avant que d’être exilé sur ses terres de Guyenne…

Mais revenons à nos moutons et en l’occurrence à ce que je vous disais tantôt de son épouse.

Eh bien, l’Incomparable justement commence sérieusement à décliner dans l’affection de sa Majesté. Françoise-Athénaïs avait cru, rappelez-le vous, bon de retenir le roi en lui présentant une jeune oie blanche de vingt ans – elle qui atteint à présent la quarantaine – en la personne de Marie-Angélique de Scoraille de Roussille, Demoiselle de Fontanges.

Mal lui en a coûté car le roi était devenu fou de cette vraie beauté « à faire admirer à tous les ambassadeurs » dont l’intelligence n’allait pas de pair hélas.

Pour retrouver les faveurs du Roi, on raconta que Françoise n’hésita pas à utiliser les services de La Voisin en faisant pratiquer des rites particuliers sur son corps dénudé. On prétendit même qu’elle assista, masquée, à des messes noires pendant lesquelles étaient immolés des bébés pour arriver à ses fins funestes.

Il faut vous dire que toute la France, du moins dans les milieux qui ont les moyens d’y recourir, s’adonne à la magie noire et aux médecines obscures. Les avortements, pratique illégale, sont souvent   l’œuvre   de sorcières rétribuées pour pallier la manifestation trop visible d’un adultère. Malgré l’interdiction religieuse, le pays voit donc fleurir de nouveau les coutumes archaïques des alchimistes médiévaux, notamment par l’entremise des mages italiens venus avec Catherine de Médicis. Et ce n’est pas la mort de La voisin qui suffira à arrêter l’affaire, le roi laissant agir la police contre une noblesse trop gênante.

Mais avec l’implication officieuse de la Montespan, il fut urgent d’agir pour Louis, d’autant plus que la mort de la Fontanges la visait très directement. Il conseilla aux magistrats de mettre fin aux poursuites engagées pour qu’elles n’éclaboussent pas le trône et d’étouffer l’affaire. La Chambre spéciale cessa de se réunir. Pour calmer l’opinion publique on inquiéta la Des Œillets, la suivante de Françoise-Athénaïs en lui faisant « porter le chapeau » . En fait la grande dame masquée dénoncée par La Voisin sur laquelle on pratiquait des rites sataniques c’était elle. Ainsi, en sauvant Mme de Montespan, Louis épargnait la couronne. Mais la Montespan se vit peu à peu délaissée et quel que fut sa responsabilité dans la mort suspecte de Melle de Fontanges, cette péripétie annonça le déclin de son règne…

Voilà tout ce que je peux vous conter ma mie de ce scandale qui a fait couler beaucoup d’encre mais qui se termina bien mal pour celle qui fut la presque reine pendant dix ans.

Pour la petite histoire Melle de Fontanges est décédée d’un cancer du placenta pendant un accouchement ô combien difficile.

J’espère que la lecture de mes lettres vous aura apporté quelque intérêt et que vous ne serez pas découragée de me rejoindre à Paris, et dans l’attente de vous lire, je vous embrasse très tendrement.

Votre affectionnée Marguerite de Viségné

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